Futur du Travail 2/6 - Uniformiser les espaces de travail : un frein à l'innovation et à la créativité?

Uniformiser les espaces de travail, un frein à l’innovation et à la créativité ?

Qui n’a pas en tête cette image de bureaux dits modernes avec des grandes surfaces vitrées, des espaces de travail aux formats variés, grandes tables d’un côté, espaces plus confinés de l’autre ? Des prises toujours à portée de main et des plantes vertes à droite à gauche. Des bibliothèques en guise de séparations, où sont exposés des livres grand format sur l’art ou l’architecture et des coins plus relaxants avec des canapés ou poufs géants sans oublier les espaces pour téléphoner plus discrètement loin de cet open space généralisé.

C’est de plus en plus ce type d’espace de travail qu’on trouve dans les entreprises, dans les coworking voire même dans certains cafés qui sont en fait des espaces de coworking qui ne portent pas leur nom. Au lieu d’y payer un bureau on y paie des cafés et déjeuners et tous les clients sont devant leurs ordinateurs — souvent siglés du logo à la pomme.

Mais quel est l’impact de cette uniformisation des espaces de travail ? Comment cela affecte-t-il ce qui y est produit, le bien être des travailleurs ? Il y a une tendance à vouloir transformer les espaces de travail en lieux de vie mais est-ce bien cela dont nous avons besoin ?

Uniformiser pour mieux régner ?

Il paraitrait qu’il suffit de se déplacer physiquement pendant une réunion pour voir venir de nouvelles idées auxquelles on ne pensait pas avant d’avoir changé de place. Si ce déplacement infra ordinaire impacte notre façon de penser un problème alors on peut supposer qu’il en est de même dès lors qu’on modifie structurellement l’espace où l’on travaille.

Personne n’ira défendre qu’il revient au même de travailler seul dans un bureau insonorisé au sein d’une pièce aux murs blancs et à la moquette classée monument historique que de travailler dans un open space moderne où l’on peut se délecter à toute heure de café fraîchement moulu et d’eau aromatisée.

Pour autant, cette tendance à vouloir mettre en place le même cadre qui s’imposerait comme idéal dans tous les projets de modernisation d’espaces de travail, tend à uniformiser ce qui y est produit. En voulant se différencier d’une entreprise vieillissante, on modernise les bureaux mais on s’uniformise sur les canons établis de ce qu’est un espace de travail moderne.

Quel impact sur les objets du quotidien et sur les modes de communication ?

L’uniformisation du cadre de travail, passe aussi par l’uniformisation des méthodes et outils de travail. L’un des éléments marquants de la fin des bureaux fermés, c’est la généralisation des casques et écouteurs. L’open space génère d’indéniables problèmes de bruit desquels chacun essaie comme il peut de s’extirper. On recrée donc un espace fermé en étant constamment isolé par son casque. On se retrouve paradoxalement, proche et ouvert sur les autres travailleurs physiquement mais dans les faits, on est encore plus isolé qu’auparavant. C’est d’ailleurs devenu un business, on propose des outils « anti-bruit » pour s’isoler en open space.

C’est la même chose pour la communication, étant donné qu’on subit le bruit provoqué par les autres dans l’espace de travail, on ne veut plus faire d’aller-retours inutiles pour aller échanger avec un collègue alors une bonne partie des communications interpersonnelles au sein même de l’espace de travail est transférée vers les appels et visioconférences. Superbe idée que de voir s’afficher sur son écran, le visage de son collègue qui se trouve dans le même espace de travail. Il y a des éléments infra ordinaires cruciaux dans la communication en face à face. Or l’uniformisation des communications médiatisées tend à supprimer ces éléments desquels surgissent parfois les meilleurs projets. Vous ne parlez pas pour ne rien dire au téléphone, en face à face, vous faites davantage de signes — volontaires ou non — lorsque vous êtes dans une discussion, lesquels peuvent se révéler cruciaux.

L’uniformisation des process dans ces espaces de travail dits modernes, n’est pas qu’un problème de communication interpersonnelle. Ce n’est pas l’achat d’une console ou d’un billard qui va changer le cadre de travail. D’une part parce qu’en réalité, ce sont des objets qui peuvent faire rêver lorsqu’on vient passer l’entretien d’embauche mais en réalité, une fois en poste soit on n’y joue pas, soit on y joue tard le soir avec les collègues après une longue journée de boulot. Beaucoup de travail et davantage de temps passé au bureau donc, inutile de vous dire que vous êtes perdant à ce jeu-là.

Le clip à succès « on s’fait un FIFA ? » met en scène des moments improbables où quelqu’un propose de jouer à FIFA or on pourrait rajouter à cette liste, celle du travail. Personne ne va venir vous voir en pleine journée pour vous dire : « hey, on s’fait un FIFA ? ». La PS4 est là mais elle sert davantage la décoration que le divertissement. Tout comme les livres, vous avez envie de les feuilleter mais vous ne le ferez en réalité jamais.

Peut-on mesurer la corrélation entre l’espace de travail et ce qu’il produit sur les travailleurs ?

L’ensemble de ces éléments, pour la plupart structurants dans le rapport du travailleur à son efficacité au sein de l’entreprise, sont extrêmement compliqués à mesurer, certains tentent de le faire comme dans cette étude du British Council for Office. Il y a des limites à ces études, par exemple, on aurait du mal à calculer la rentabilité de l’investissement en plantes vertes pour une entreprise alors que le concept de « bureaux paysagers » rencontre du succès depuis les années 1950 ! Or pour aménager les espaces de travail, on rêverait de calculer, en pourcentage la croissance du bien-être et de la productivité des employés par rapport à une modification de décoration, d’ameublement ou encore de barista. La seule méthode qui s’en rapprocherait serait une enquête qualitative mais cela impliquerait d’une part d’être dans une entreprise de taille importante pour avoir une représentativité acceptable et d’autre part, l’enquête serait biaisée de nombreuses externalités qui ne dépendraient pas seulement de ce qu’on cherche à mesurer.

De facto, les espaces de travail se copient les uns les autres. C’est cohérent au vu de la difficulté de mesurer et de savoir ce qui est dans l’intérêt de l’entreprise et de ceux qui y travaillent en termes de modifications. En revanche, cela tend à uniformiser les espaces de travail or on peut supposer, comme le pense le psychologue Ron Friedman, que ces lieux ont un impact sur la créativité de ceux qui y travaillent. Ainsi on tend à uniformiser les modes de pensée en ayant, aux quatre coins du monde, les mêmes meubles avec les mêmes plantes et les mêmes divertissements dans des espaces où les murs sont quasiment absents et les bureaux à disposition de tous. Les mutations des espaces de travail correspondent davantage aux aspirations de ceux qui les pensent que de ceux qui y vivent. On pourrait s’interroger d’ailleurs sur l’emploi du verbe « vivre » pour parler de bureaux, est-il souhaitable que les travailleurs les voient comme des espaces de vie ? Que ce soit pour les employeurs ou les employés, rien n’est moins sûr.

Façade d’un espace de coworking parisien

L’uniformisation est une plaie mais cela reste marginal si on s’intéresse à la masse globale des employés

16% des employés français travaillent en open space et 6% n’ont pas de bureau attitré. Quand on parle de l’uniformisation des espaces de travail, on ne s’intéresse donc pas à la majorité des travailleurs. Et encore là ce sont les chiffres en France, l’espace de travail qui emploie probablement le plus de personnes, ce sont les hangars qui foisonnent dans certains pays d’Asie. Inventé pour répondre à une administration croissante, l’open space rencontre là son pendant pour le travail manuel, des petites mains par centaines voire milliers qui travaillent, pas seulement dans l’ombre mais carrément sans voir la lumière du jour. Les plantes sont absentes tout comme la cafetière et le casque qui permet de s’isoler de ses collègues. Ici l’espace de travail ne s’inscrit pas dans les plans de transformation des entreprises car ce qu’on y produit ne sera pas impacté par des investissements dans des meilleurs conditions de travail. Ce travail de bas de chaîne, réalisé par des employés substituables les uns par les autres, ne suscite aucune volonté de modernisation, ici on semble admettre que la productivité des salariés ne dépend pas du cadre de travail et qu’améliorer leur bien-être n’améliorera pas les résultats de l’entreprise.

Les mutations des espaces de travail bien que rapidement limitées par leur uniformisation — qui elle-même résulte d’une incapacité à mesurer les effets de ces changements structurels — sont tout de même une forme de reconnaissance du potentiel innovant et créatif ou encore de la valeur ajoutée, de ceux qui travaillent dans ces espaces transformés.