Série Futur du Travail - Episode 1/6 - Moins on a de bureau, plus ou aime son bureau

Série "Espace de travail" Episode 1/6 "Moins on a de bureau, plus on aime son bureau"

Le télétravail est-il le futur du travail ? Spoiler : non. Quel que soit le type de bureaux où l’on travaille, cet espace conserve un intérêt clé pour les travailleurs, celui d’un lieu de sociabilisation. Cela reste vrai avec le télétravail qui a paradoxalement tendance à nous renvoyer au bureau.

Quelle est la place du bureau dans la vie d’un travailleur ? On pourrait croire ou dire qu’on s’en fout et que de toutes façons c’est un espace qui est intimement lié à notre activité professionnelle. Donc moins on y est, mieux on se sent — du moins c’est une tendance ­— après on peut prétendre aimer son boulot au point de vraiment vouloir aller au bureau.

Pour autant, nombreuses sont les entreprises qui accordent une importance particulière à l’espace de travail. Il y a deux éléments sur lesquels on peut jouer pour améliorer le cadre de travail. D’une part on peut modifier l’espace de travail lui-même (bureaux individuels, open-space, flex office…) d’autre part on peut s’organiser afin que les employés ne soient pas au bureau tous les jours (télétravail).

Et le travailleur, il veut quoi dans tout cela ? Est-ce que son problème c’est vraiment d’avoir un bureau à lui ou non ? Est-ce qu’il est tant affecté que ça par le fait d’être entre quatre murs ou d’être entouré de collègues dans un open space ?

Le bureau en entreprise : un vecteur d’aliénation ?

Le modèle qui s’est répandu depuis des décennies sur le monde de l’entreprise, c’est celui, quasiment sacralisé, de l’open space. Concrètement ça signifie que tout le monde partage la même pièce qui est subdivisée en de nombreux postes de travail. Les premiers open space ne sont plus tout jeunes, ils apparaissent au tout début du XXe siècle aux États-Unis sous le nom de « bureaux modernes ». Le développement de ce type d’espace de travail est en grande partie liée à une administration croissante de la société, auparavant, on était davantage sur des travailleurs manuels.
L’open space est très pratique pour aller voir ses collègues, c’est moins pratique pour ne pas être perturbé toutes les cinq minutes ou pour ne pas se laisser distraire par votre collègue qui regarde en boucle le dernier clip d’Aya Nakamura.

Côté employeur, l’open space offre un grand avantage, il permet en un coup d’œil, d’observer l’activité d’un grand nombre d’employés et ce, sans être vu. L’open space permet de réaliser l’un des mantras de la surveillance, voir sans être vu. Vous voyez ces open space où même l’escalier qui permet de passer d’un étage à l’autre est ouvert sur l’espace de travail ? C’est le poste idéal pour observer sans être vu en allant, pour une bonne raison, ou non, à l’étage du dessus. Il a aussi l’avantage d’offrir le meilleur ratio entre la surface utilisée et le nombre de bureaux installés.

Ne soyons pas trop pessimistes sur l’espace de travail traditionnel, se trouver au milieu de collègues qui travaillent, c’est aussi un vecteur de motivation. Ce n’est jamais facile d’assumer une visite sur YouTube au milieu d’un open space alors que dans son bureau fermé ou chez soi, personne ne risque de juger ni le fait qu’on ne travaille pas ni le fait qu’on regarde le résumé du match du PSG de ce week-end.
D’autres formes de bureaux coexistent avec l’open space, ils sont assez classiques, on peut citer les bureaux individuels et fermés ou les bureaux fermés mais partagés par 4-5 personnes. Ces bureaux peuvent se trouver dans un espace entièrement dédié à une entreprise ou dans un espace partagé par plusieurs entrepreneurs différents ou encore dans un espace de coworking.

Quid du flex office ?

Ce bureau que vous n’êtes jamais sûr de retrouver d’un jour sur l’autre car à tout moment votre collègue peut prendre la place près de la fenêtre. Il peut casser la monotonie de l’open space où on retourne tous les jours à la même place, entouré des mêmes collègues. Pour autant, à moins d’avoir un espace de 2500 postes comme c’est le cas chez Facebook, les combinaisons sont rapidement limitées. D’autant plus que cette flexibilité des bureaux où s’installer en arrivant le matin, ajoute une charge mentale non négligeable au travailleur. Quoi de pire que d’aller au bureau un matin où on n’en a pas envie pour une raison x ou y et de se retrouver sur le bureau où votre écran donne sur le couloir où tout le monde passe constamment, soit pour changer d’étage soit pour aller aux toilettes. Cette particularité du flex office est à contrebalancer avec une situation classique où celui qui hérite du bureau mal placé est condamné à s’y retrouver tous les jours — bienvenue au stagiaire.

On remarque dans une étude auprès de jeunes diplômés de l’ESSEC — c’est à dire ceux qui dans le cadre de bureaux fermés pour les dirigeants, auraient eu les fameux bureaux individuels — qu’ils préfèrent à 83% avoir un bureau attitré. De plus, une étude de l’Université d’Auckland montre que le trop grand nombre d’interactions sociales en open space nuit à la productivité. Alors le team building, oui mais pas trop tout de même.

Infographie réalisée par la Chaire Immobilier et Développement Durable de l’ESSEC

Après tout, quelle idée de vouloir travailler ailleurs qu’au bureau ?

Absence de déconnexion, partage des sphères privées et professionnelles, perte de repères, tels sont aussi les risques d’aller travailler en dehors du cadre traditionnel des bureaux, quels que soient leur forme, appartenant à votre entreprise. Ces écueils sont nombreux, c’est pourquoi on est plutôt dans des logiques d’équilibre. Si l’on prend l’exemple du télétravail, ceux qui le pratiquent régulièrement font souvent un ou deux jours par semaine, rarement davantage. Dans ce cas on essaie de capter les avantages du bureau, en termes de cadre de travail, de sociabilité. Et ceux du télétravail : moins de temps de déplacement, possibilité d’aller chez le médecin ou de faire venir le réparateur en semaine sans poser une demi-journée de congés, changer de cadre de travail etc…

Trop de télétravail tuerait le télétravail notamment car on se couperait des sociabilités qu’offre l’open space (ce lieu où on a trop d’interactions sociales). Il y a trois cas de figure pour palier à cela, le premier — et on vient de le voir — c’est de télétravailler avec parcimonie. Le second, c’est de ne pas aller au bureau mais d’aller travailler dans un lieu tiers comme un café, un coworking. L’avantage de ce changement de lieu c’est qu’il permet de conserver les avantages de ne pas être au bureau cinq jours par semaine, sans subir les désavantages du travail à la maison : isolement, perte de sociabilité. Et on en vient au dernier point, c’est celui de la sociabilisation par le travail. Tous les travailleurs ne sont pas affectés de la même façon par cette problématique. La sociologue Claire Bidart montre que les cadres, ont moins besoin de la sociabilité qu’offre le cadre du bureau car leurs relations préexistent à ce cadre. De plus, dans le cas du télétravail depuis un café ou un coworking, le cadre peut y retrouver des personnalités qui font partie de sa vie sociale en dehors de son entreprise.

Pas de bureau, l’angoisse du travailleur indépendant ?

Essayons d’élargir notre réflexion à ceux qui travaillent mais qui ne sont rattachés à aucun bureau, soit parce qu’ils sont indépendants soit parce que l’essence de leur activité consiste à se déplacer d’un lieu à un autre ou de chez un client à chez un autre client. C’est le problème qu’ont cherché à résoudre les espaces de coworking, ils permettent à des freelances, à des petites entreprises de 2-3 personnes d’avoir un cadre où travailler et d’y trouver les interactions sociales qui permettent de s’enrichir personnellement dans le cadre du boulot. Seulement on remarque que cela ne fonctionne pas toujours et que bon nombre d’espaces de ce type sont utilisés de façon purement pragmatique par ceux qui les louent, à savoir : avoir accès à des postes de travail et à des infrastructures qu’ils ne pourraient se payer seul. Dans ce cas, l’espace de coworking ne remplit même pas cette fonction d’apport de sociabilité que le bureau peut apporter aux travailleurs. Cela s’explique probablement par ce qu’on disait des cadres sur leurs vie sociale qui est construite en dehors du travail.

Le bonheur serait dans le bureau?

15% des salariés pratiqueraient le télétravail en France dont une majorité de cadres (pourtant loin d’être majoritaires parmi les salariés). Cela ne signifie pas que les employés ne souhaitent pas télétravailler mais plutôt qu’il n’y a pas de sujet autour de la place du bureau dans la vie de l’entreprise. En effet, quand bien même 100% des travailleurs pratiqueraient le télétravail, il faudrait toujours des bureaux car le télétravail est pratiqué en moyenne deux jours par semaine.

Ce qui est intéressant pour l’employeur avec le télétravail, c’est qu’en offrant cette possibilité, il permet à ses employés de se rendre compte des avantages du cadre de travail qu’offre l’entreprise. En effet, difficile de se rendre compte que le bureau est un bon endroit pour travailler si on n’a jamais travaillé ailleurs. Le bureau d’entreprise est paradoxalement revalorisé dès lors que les employés ont la possibilité d’aller travailler ailleurs. C’est comme dans Bandersnatch, l’épisode de Black Mirror où l’on croit avoir le choix dans le déroulement de l’épisode alors qu’on est constamment dans un cadre déjà établi. En entreprise, on vous laisse le choix entre télétravailler ou être au bureau tous les jours mais quoi que vous choisissiez, la finalité c’est que vous travaillerez.

Image extraite de Black Mirror « Bandersnatch »

Moins vous irez au bureau, plus vous aurez tendance à vouloir y retourner car il semblerait qu’en termes d’espace de travail, l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Quand vous êtes au bureau, vous voulez télétravailler, quand vous télétravaillez, vous voulez être au bureau. À ce sujet, il conviendrait de s’interroger dans un prochain article sur l’uniformisation de ces espaces de travail.