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A la fin, la bêtise s’arrête, l’industrie numérique existe et le cloud est un peu plus souverain …

La feuille de route cloud souverain du gouvernement annoncée par Bruno Le Maire, Amélie de Montchalin et Cédric O il y a un an marque une tentative de réponse articulant des préoccupations juridiques, économiques et industrielles à l’installation du cloud comme technologie centrale à la numérisation des organisations, en premier celle de l’État. C’est aussi, de facto, une tentative de réponse de l’État au poids croissant du cloud (à la fois en croissance, en taux de marge, et en volume de dépenses) dans l’économie des start ups, et de l’économie en générale.

La crise du COVID a renforcé pour les Français les enjeux liés à l’indépendance économique et à l’autonomie stratégique tout en accélérant vivement la tendance à la numérisation de la vie quotidienne (travail, relations sociales, shopping…). De plus l’échec de Gaia-X à devenir un projet industriel- désormais plus sur la trajectoire d’un simple « comparateur d’offre en matière de souveraineté »- a sans nul doute renforcé l’idée politique qu’il était temps d’agir et de choisir.

L’enjeu de protection juridique des entreprises françaises semble avoir été au coeur des préoccupations puisque la novation principale consiste à apaiser les consommateurs français du souci juridique posé par le « cloud act », et l’extraterritorialité du droit américain. Ainsi, les acheteurs pourront ne plus s’intéresser à la nature des technologies qu’ils utilisent et s’en remettre à un label. La notion de souveraineté juridique des intérêts progresse peut être (si un grain de sable juridique ne vient pas contester cet édifice) ; pas évident que ce soit le cas en matière d’autonomie stratégique. La prise en compte croissant par les acheteurs de critères multiples, dont le made in France, la souveraineté des données, la privacy va s’arrêter net. La labellisation va faire la part belle aux grosses Entreprises de Services du Numérique, qui vont multiplier les nouveaux métiers : agent certifié Google Cloud Platform, agent certifié AWS, agent certifié Azure, intégration à ces mêmes plateformes… Habilité à piloter juridiquement votre souveraineté sur technologie américaine, et performance pour tirer profit des dernières fonctionnalités…

Le besoin de quiétude des consommateurs a elle aussi été entendu. De l’échec Qwant à la polémique Health Data Hub ce qui semble avoir été retenu est qu’il est quand même bien trop compliqué de devoir imaginer se doter de nos propres technologies. Notre ambition est en réalité d’être un consommateur souverain : la liberté de choisir les meilleures technologies (uniquement américaine dans cet état d’esprit) sans contrainte et sans conséquence. Évidemment à court terme les conséquences sont minimisées par les offreurs de solution américains qui savent se mettre en quatre pour débloquer un marché et apparaître à l’écoute et en réponse du consommateur. A moyen terme, les renégociations permanentes, la hausse des prix, et la progression inéluctable du domaine du cloud de manière incrémentale imposeront leurs lois sur la chaîne de valeur. Les capitalisations boursières des sociétés du cloud ne se justifient pas par leur approche philanthrope du consommateur. Mais n’entend on pas encore régulièrement des décideurs publics de premier plan confondre en réunion « avoir un logiciel de traitement de texte », et tout mettre sur le cloud ?

La vision industrielle est esquissée à travers deux mécanismes : l’obtention collective de licence américaine, et des dossiers de subvention préexistants pour les acteurs français et européens, qui ont été pour l’occasion repackagés dans cette feuille de route, et dont il est probable qu’ils seront en réalité mineurs. Par ailleurs, ils ne répondent pas à la demande du secteur qui est de soutenir les commandes. La novation réside dans le choix assumé d’abandonner la compétition cloud, considérée comme perdue (ce qui n’est que partiellement vrai), pour opérer sous licences américaines. L’exemple du rattrapage nucléaire sous licence westinghouse ou des moteurs Safran a probablement servi d’inspiration à ce choix, que l’on peut reconnaître comme plus audacieux que de ne pas faire de choix. Toutefois on peut s’interroger sur la connaissance réelle qui précède ce choix.

L’argument souvent invoqué pour justifier ces renoncements d’un déficit d’innovation en Europe ne résiste pas à l’analyse. Nombre de technologies du cloud ont été inventées en Europe. L’ambition d’Euclidia, par exemple, est de montrer l’existence des technologies coeur en Europe. La visibilité acquise rapidement par le consortium montre l’intérêt généré par cette connaissance fine et réelle du secteur.
Un autre argument est celui de la puissance financiere et d’investissement des Gafa.
L’Europe compte portant des entreprises de services cloud qui commercialisent déjà l’ensemble des services (IaaS, PaaS, SaaS) basés sur la R&D européenne en matière de logiciels. Ces entreprises ont des clients. Comment font elles pour survivre dans un contexte ou l’ensemble des decideurs publics semblent admettre (ou proclament) que le cloud americain est plus performant ?

Aujourd’hui, beaucoup de valeur du cloud et du monde de l’infrastructure d’une part et des logiciels Saas d’autre part se retrouve dans la capacité de déploiement, et le DevOps. C’est dans la bonne optimisation dynamique de l’infrastructure et du logiciel que se trouve une des clés de succès grand public dans la visioconférence par exemple. Les opérateurs français seront ils maîtres des runs sur infrastructures et logiciels américains, c’est à dire gardien juridique des infrastructures ou opéreront ils les logiciels sur leur propre infrastructure ? Sont ils sensés se mettre en position de pouvoir répondre présent dans le futur en françisant la filière et en atteignant une certaine excellence et performance comme ca a été le cas dans le nucléaire et l’aéronautique? C’est évidemment totalement différent mais la nature d’une maitrise des infrastructures laisse imaginer un autre investissement que celui qui est envisagé. Et le discours « au dessus » de l’infrastructure consistant à débloquer la numérisation de l’État laisse malheureusement peu de place au doute.

Egalement la puissance de nombre d’acteurs dominants provient de leur vente groupée d’infrastructure et de services. C’est évidemment le cas emblématique d’OXXX 365, qui introduit une vente couplée du service et de l’infrastructure. Mais les décideurs savent ils aujourd’hui le nombre de services nativement disponibles sur le cloud qui introduit des couplages de fait des logiciels et du cloud. Ainsi nombre de start ups de cas d’usage utilisent AXS pour gérer l’authentification (oui, la gestion des mots de passe), ou encore la gestion des notifications et des événements au sein de leur produits. Nous sommes encore ici sur des cas simples mais désormais les clouds offrent un accès simplifié au machine learning ou à des cas simples souvent estampillés IA par des décideurs peu informés. Le cloud n’est pas qu’une masse informe d’infrastructure optimisée c’est aussi une infrastructure de développement…

Vu sous ces angles, l’apport industriel de la feuille de route cloud souverain apparaît très faible, voire même comme le note la presse spécialisée « un pied dans la porte » permis par les acteurs américains. En réalité, les seuls producteurs français qui peuvent se féliciter ce sont les Entreprises de Service Numérique qui voyaient leurs champs d’action réduit en cloud et éditeurs et qui bénéficient ici d’un gigantesque plan de sauvetage et de rattrapage sous prétexte de « sécurisation ». Vive l’infogérance souveraine !
Tout n’est cependant pas perdu et il est encore temps de doter ce plan d’un véritable volet industriel. Nous avons compris que l’état et le secteur public renonçait à utiliser la commande publique pour faire émerger des offres faute de moyen, de compétences, et par peur de déclassement technologique. Je formule trois proposition simples pour compléter ce plan.

Comme dans d’autres secteurs (les économies d’énergie, la création culturelle, l’agriculture, la défense…), les législateurs pourraient se saisir d’un mécanisme conduisant à un réinvestissement d’un pourcentage du chiffre d’affaires cloud en France vers les éditeurs de logiciel français. Achat de cloud en direct, développement ad hoc via ESN peu importe : une partie doit être achetée en contrepartie à de la technologie française du cloud et du logiciel.

La deuxième proposition consiste à soutenir des associations, GIE ou consortiums ouverts soutenant des briques technologiques intermédiaires souvent disponibles en open source et qui nécessitent des investissements pour rester concurrentiel. De la même manière que l’État soutient ouvertement les consommateurs français de cloud américain, il pourrait décider de soutenir les consommateurs français de brique open source (notamment situé dans le déploiement) en soutenant des initiatives de regroupement d’éditeurs – y compris propriétaires- sur des briques clés. De multiples initiatives existent déjà.
La troisième proposition consiste à avoir une thèse compétitive sur le marché. Quitte à acter des oligopoles de fait par des licences, autant aller jusqu’au bout et essayer de former le paysage compétitif français en faisant des build-ups. La puissance publique déploie assez de fonds de fonds ou de fonds en direct pour leur donner un sens pour construire par rachat successif sur les secteurs cibles. Aujourd’hui tous les fonds ont des thèses d’investissement qui définissent le monde futur sur lequel il parie. Si l’État veut faire advenir une filière, il peut décider de donner un sens à ses financements. Et quitter le monde des subventions/AMI pour les filières critiques à forte compétition américaine (suite bureautique …) et investissement VC pour les nouveaux cas d’usage. Moins de Start up nation, un peu plus d’industrie numérique nation en somme.